Chineke et Chukwu : que signifie le nom du Dieu igbo ?
Trois petits mots, un ton qui change tout, et une vieille querelle : qui a, le premier, appelé Dieu Chukwu ?
En 1975, Chinua Achebe reproche aux premiers missionnaires une petite erreur aux longues conséquences. Quand ils ont pris le mot igbo Chineke pour nommer le Créateur chrétien, écrit-il, ils ont agi « un peu vite, sans savoir que la langue igbo pouvait trahir ceux qui l'emploient à la hâte ». Le piège tenait dans un ton, posé sur un tout petit mot. Si tu as cherché ce que veut dire Chineke, ou si Chukwu est le même Dieu, c'est par ce petit mot que la réponse commence.
Que signifie Chineke ?
Chineke est l'un des noms igbo de Dieu le créateur, dans le sud-est du Nigeria. Il appartient à l'odinani, la religion traditionnelle igbo, et c'est aussi le nom que les chrétiens igbo emploient quand ils prient. On le traduit d'ordinaire par l'esprit, ou le Dieu, qui crée : le théologien catholique Francis Arinze écrit « l'Esprit qui crée », l'universitaire anglican Edmund Ilogu « le Dieu créateur ».
Le nom tient en trois mots : chi, na et eke. Chi désigne un esprit, le double personnel que chacun possède (on y revient plus bas). Eke porte l'idée de créer. Le petit mot du milieu, na, est le plus intéressant. L'igbo est une langue à tons, et dans son essai « Chi in Igbo Cosmology », Achebe montre trois façons de l'entendre :
- ◆Na sur un ton haut veut dire qui. Chineke est alors le chi qui crée.
- ◆Na sur un ton bas peut être l'auxiliaire. Chineke est alors le chi crée bel et bien.
- ◆Na sur un ton bas peut aussi vouloir dire et. Eke n'est plus un verbe mais un nom, et Chineke devient chi et eke.
Achebe tranche sans hésiter :
« Chineke devient alors chi et eke. Et c'est, à mon avis, la bonne version. Chinua Achebe, Chi in Igbo Cosmology, 1975 »
Pour lui, le dieu que les missionnaires ont compris comme « celui qui crée » est en réalité « une divinité double, chi et eke », deux puissances si proches que les noms et les dictons igbo les attellent ensemble. Les missionnaires, dit-il, ont mis « le mauvais ton sur ce petit mot ». Tout le monde ne le suit pas : Arinze et Ilogu gardent la lecture l'esprit, ou le Dieu, qui crée. Tous deux sont igbo, et tous deux sont des hommes d'Église : leur lecture est aussi celle de théologiens. Sur ce point, les sources ne sont pas d'accord.
Que signifie Chukwu ?
Chukwu, c'est chi et ukwu, grand. Achebe le dit simplement : Chi Ukwu, ou Chukwu, veut dire littéralement « Grand Chi ». Arinze traduit le Grand Esprit, Ilogu le Grand Dieu. Tu croiseras aussi Chuku et Chi-ukwu, et dans les vieux livres anglais Tshuku ou Cuku, les graphies des missionnaires du XIXe siècle et de l'anthropologue colonial Northcote Thomas.
L'igbo a plus de deux noms pour Dieu. Arinze en retient trois principaux : Chukwu, Chineke, et Osebuluwa, le Seigneur qui soutient le monde, avec des titres comme Obasi di n'enu, Dieu d'en haut, ou Olise bi n'enu, le Seigneur qui vit en haut. Ilogu ajoute une clé régionale. Autour d'Onitsha, on dit Chineke, et l'accent tombe sur la création ; là où l'on dit Chukwu, on ajoute parfois Okike, la création, et l'on parle de Chukwu Okike.
| Nom | Ce qu'il dit | Chez qui |
|---|---|---|
| Chineke | Le chi qui crée, ou chi et eke | Arinze, Ilogu, Achebe |
| Chukwu (Chi Ukwu) | Grand chi, grand esprit | Arinze, Ilogu, Achebe |
| Chukwu Okike | Chukwu de la création | Ilogu |
| Osebuluwa | Le Seigneur qui soutient le monde | Arinze |
| Obasi di n'enu | Dieu d'en haut | Arinze |
| Olise bi n'enu | Le Seigneur qui vit en haut | Arinze |
Et le chi ?
Chi est le plus difficile des trois mots, et le plus beau. Achebe lui trouve deux sens. Le premier est un être spirituel, une sorte de double, d'autre soi que chaque personne possède. Le second est le jour, la lumière du jour. « Un homme vit ici, et son chi là-bas », écrit-il. Ton chi pèse sur ta destinée, mais pas seul, comme le dit le proverbe bien connu : Onye kwe chie ekwe, si un homme dit oui, son chi dit oui aussi.
C'est pour cela que les deux noms de Dieu vont si bien ensemble. Chaque personne a son chi, et Chukwu est le Grand Chi. Le Codex consacre une fiche au chi, et une autre à l'Ikenga, la figure cornue qui porte la force et la réussite d'un homme.
Ton chi vit « là-bas » quand tu vis « ici ». Le monde de la saga ROHO a lui aussi deux faces : le NZA, le monde physique, et le NZI, le monde spirituel. Ce ne sont pas des esprits, ce sont des mondes. Quand nous avons parlé du chi et de ce proverbe avec Loudvic Salcède, il a fait le lien lui-même.
« Ça rejoint le NZI et le NZA, donc on est alignés, quelque part. Loudvic Salcède »
Chineke et Chukwu, est-ce le même Dieu ?
Pour la plupart des auteurs que nous avons lus, oui : deux noms pour un même Être suprême, l'un insiste sur la création, l'autre sur la grandeur. Ilogu le dit en une phrase : le Dieu principal des Igbo s'appelle Chineke ou Chukwu. La lecture d'Achebe, chi et eke, rend le tableau moins net. Et une question plus profonde se pose : Chukwu a-t-il toujours été le Dieu suprême de toutes les communautés igbo ?

Les missionnaires ont-ils inventé Chukwu ?
Le nom est plus ancien que les missions. En 1841, une expédition britannique remonte le Niger. Son missionnaire, J. F. Schön, de la Church Missionary Society, tient un journal :
« Les Ibos sont, à leur manière, un peuple religieux. Le mot Tshuku, Dieu, revient sans cesse. Tshuku est censé tout faire. J. F. Schön, Missionary Register, 1842 »
« Dieu a tout fait : il a fait les Blancs et les Noirs », les entend-il dire. C'était seize ans avant l'ouverture de la première mission chrétienne en pays igbo, à Onitsha, en 1857. Lis Schön pour ce qu'il est, un missionnaire content de trouver chez eux ce qu'il appelle des idées justes sur Dieu. Mais le mot était déjà dans la bouche des Igbo avant toute église.
Le doute vient d'ailleurs. En 1913, Northcote Thomas, anthropologue du gouvernement colonial, en poste autour d'Awka, place un dieu suprême qu'il écrit Cuku en tête du panthéon. Mais il note que les vieillards disent souvent n'avoir rien su de Cuku avant l'arrivée de l'homme blanc, sauf à Aguku, dans le pays de Nri, où Chukwu est lié à l'origine de la royauté et de l'igname. Il ne lui a trouvé de sacrifice nulle part.
En 1984, le chercheur igbo Donatus Nwoga construit un livre sur ce doute : The Supreme God as Stranger in Igbo Religious Thought, le Dieu suprême comme étranger dans la pensée religieuse igbo. Selon le résumé qu'en donne l'anthropologue Robin Horton, Nwoga soutient que le nom de Chukwu s'est répandu assez récemment depuis Arochukwu, où ni les Aro ni les groupes sous leur influence ne voyaient en lui plus que « le plus puissant d'un certain nombre d'esprits puissants ». Ce serait seulement après que les missionnaires eurent « pris ce nom, transformé son sens et renvoyé le résultat aux Igbo » qu'il serait devenu partout le nom d'un Dieu suprême. Horton juge que Nwoga a encore du travail avant que sa thèse soit établie. Beaucoup de chercheurs igbo, dont le théologien Emefie Ikenga Metuh, défendent l'inverse : Chukwu, créateur tout-puissant, Dieu d'en haut d'une tradition pour l'essentiel monothéiste. La question reste ouverte, et nous la laissons ouverte.
| Source | Date | Ce qu'elle dit |
|---|---|---|
| J. F. Schön | 1841 | Le mot Tshuku, Dieu, revient sans cesse ; Dieu a fait les Blancs et les Noirs |
| Northcote Thomas | 1913 | Cuku en tête du panthéon, mais les vieillards disent l'avoir ignoré avant l'homme blanc, sauf à Aguku, pays de Nri |
| Francis Arinze | 1970 | Trois noms principaux ; le sacrifice à Chukwu existe, par le soleil |
| Edmund Ilogu | 1974 | Un seul Dieu, Chineke ou Chukwu, selon les régions |
| Chinua Achebe | 1975 | Chukwu est le Grand Chi ; Chineke, chi et eke |
| Donatus Nwoga | 1984 | Le Dieu suprême comme étranger : Chukwu venu d'Arochukwu et remodelé par les missions |
Le Chukwu d'Arochukwu
Une partie de l'histoire passe par une ville dont le nom contient celui de Dieu. Les Aro, marchands établis à Arochukwu, tenaient l'oracle le plus célèbre de la région, Ibini Ukpabi. Ilogu l'appelle « l'oracle de Chukwu », connu de tous comme le Long Juju. D'après l'historien Axel Harneit-Sievers, on appelait aussi les Aro Umuchukwu, les enfants de Chukwu, et ils revendiquaient un lien direct avec lui plutôt qu'avec une divinité locale. L'historien G. Ugo Nwokeji décrit un dieu universel, Chukwu, dont les Aro seuls étaient les enfants. Les Britanniques ont détruit l'oracle lors de l'expédition contre les Aro, en 1901-1902.
Nri offre un autre fil. L'anthropologue M. A. Onwuejeogwu, cité par Harneit-Sievers, situe à Nri le développement d'une « mythologie » élaborée de Chukwu, ce qui rejoint l'exception relevée par Thomas à Aguku. Le débat n'oppose donc pas Chukwu à rien du tout. Il porte sur l'étendue et l'ancienneté de Chukwu comme nom d'un Dieu suprême unique, dans tout le pays igbo.
Les Igbo priaient-ils Chukwu ?
Tu liras souvent que Chukwu n'avait ni sanctuaire ni sacrifice. Thomas n'en a pas trouvé. Arinze, en 1970, s'en prend à ce qu'il appelle la généralisation courante selon laquelle les Igbo n'offrent aucun sacrifice à Chukwu : il décrit des sacrifices adressés à Chukwu par l'intermédiaire d'Anyanwu, le soleil, tout en reconnaissant que l'Igbo ordinaire peut tout ignorer d'un sacrifice direct. Thomas appelait déjà Anyanwu, l'œil du soleil, le messager de Chukwu. Ilogu signale à Ihiala des autels domestiques dédiés à Chukwu, appelés Ihu Chukwu, où, écrit-il, on offre des sacrifices.
Plus tôt encore, en 1789, Olaudah Equiano, qui se disait né en pays igbo (certains historiens en doutent), écrivait que les siens croyaient en « un seul Créateur de toutes choses », qui « vit dans le soleil ». Il ne lui donnait pas de nom.
Chineke aujourd'hui
Aujourd'hui, Chineke est le mot qui dit Dieu dans les prières et les églises igbo, et tu le croiseras aussi en exclamation. « Chineke ! » s'écrie un personnage du roman d'Aiwanose Odafen, Tomorrow I Become a Woman (2022), comme on dirait « Mon Dieu ! ». La littérature a porté la vieille question elle aussi. Dans Le monde s'effondre (Things Fall Apart, 1958), d'Achebe, l'ancien Akunna dit au missionnaire Mr Brown : « Nous aussi, nous croyons en Lui et nous l'appelons Chukwu. Il a fait le monde entier et les autres dieux. »
L'odinani est une religion vivante, comme le christianisme qui a repris ses noms. Les deux parlent encore à Dieu avec les mêmes mots, et les familles, les villages et les chercheurs igbo ne racontent pas tous l'histoire de la même façon.
Ni Chineke ni Chukwu n'apparaissent dans Ebandeli, le Tome I de La Légende de ROHO. Nous avons demandé à Loudvic Salcède, qui écrit la saga, s'ils y auront leur place.
« Ils ne sont pas dans le Tome I, mais ils seront dans la saga, donc on les verra plus tard. Loudvic Salcède »
Pour aller plus loin
En attendant, ils vivent dans le Codex Kunda, parmi 389 esprits d'Afrique et de ses diasporas : lis les fiches de Chineke, de Chukwu et du chi, puis celles d'Ala, la terre, et d'Amadioha, le tonnerre, sur la page des esprits igbo et du Nigeria.
Et si tu veux voir ce que la saga fait des esprits et de leurs masques, commence par le livre : « Le dernier Gardien est un vieil homme rajeuni par la malédiction qui rend les esprits à l'enfance. Il doit rendre chaque masque à un esprit devenu enfant. D'Éthiopie à l'Égypte antique. »
Sources
- ◆Olaudah Equiano, The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, 1789.
- ◆J. F. Schön, journal de l'expédition du Niger de 1841, dans le Missionary Register, Church Missionary Society, mars 1842, p. 168-169.
- ◆Northcote W. Thomas, Anthropological Report on the Ibo-Speaking Peoples of Nigeria, partie I, Londres, 1913, p. 26-27.
- ◆Chinua Achebe, Things Fall Apart, Heinemann, 1958 ; en français, Le monde s'effondre.
- ◆Francis A. Arinze, Sacrifice in Ibo Religion, Ibadan University Press, 1970.
- ◆Edmund Ilogu, Christianity and Ibo Culture, Brill, 1974.
- ◆Chinua Achebe, « Chi in Igbo Cosmology », dans Morning Yet on Creation Day, Heinemann, 1975.
- ◆Donatus Ibe Nwoga, The Supreme God as Stranger in Igbo Religious Thought, Hawk Press, 1984 (lu à travers le résumé de Robin Horton).
- ◆Robin Horton, Patterns of Thought in Africa and the West, Cambridge University Press, 1993.
- ◆John R. Hinnells (dir.), The Penguin Dictionary of Religions, 1997, article sur la religion igbo.
- ◆Axel Harneit-Sievers, Constructions of Belonging: Igbo Communities and the Nigerian State in the Twentieth Century, University of Rochester Press, 2006.
- ◆G. Ugo Nwokeji, The Slave Trade and Culture in the Bight of Biafra, Cambridge University Press, 2010.
- ◆Aiwanose Odafen, Tomorrow I Become a Woman, 2022.
Questions fréquentes
Que signifie Chineke ?
Chineke est un nom igbo de Dieu le créateur. Il se compose de chi (esprit), na et eke, et se traduit d'ordinaire par l'esprit, ou le Dieu, qui crée. Chinua Achebe soutient que, prononcé sur un ton bas, na veut dire et : Chineke signifierait alors chi et eke, une divinité double.
Que signifie Chukwu ?
Chukwu vient de Chi Ukwu, littéralement le Grand Chi, ou le Grand Esprit. C'est le nom igbo le plus répandu de l'Être suprême, avec Chineke et Osebuluwa, le Seigneur qui soutient le monde.
Chineke et Chukwu sont-ils le même Dieu ?
Pour la plupart des auteurs, oui : deux noms d'un même Être suprême, Chineke insistant sur la création et Chukwu sur la grandeur, avec des préférences selon les régions. La lecture d'Achebe, chi et eke, et le débat sur l'histoire de Chukwu rendent la réponse moins simple.
Les missionnaires ont-ils inventé Chukwu ?
Pas le nom : un missionnaire a entendu des Igbo dire Tshuku, Dieu, dès 1841, avant toute mission en pays igbo. Mais Donatus Nwoga a soutenu en 1984 que Chukwu, comme Dieu suprême unique, s'est répandu depuis Arochukwu et a été remodelé par les missionnaires. D'autres chercheurs igbo le contestent, et le débat reste ouvert.
Que veut dire Chineke au Nigeria ?
C'est le nom igbo de Dieu, employé dans la prière et à l'église. Dit seul, Chineke ! est aussi une exclamation de surprise, proche de Mon Dieu !, comme dans le roman d'Aiwanose Odafen, Tomorrow I Become a Woman.