Baron La Croix (Lacroix) : qui est le Baron de la croix dans le vodou haïtien ?
Un nom qui est aussi un lieu, trois Barons que personne ne sait compter, et des croix qu'on n'a jamais réussi à brûler.
« Tout ce que vous brûlez, c'est du bois. Nous, vous ne nous brûlerez jamais. » La phrase sort de la bouche de femmes en transe, devant un grand tas de croix sur le point d'être brûlé. Ceux qui allaient y mettre le feu savaient que les paysans haïtiens y voyaient le symbole de Baron Samdi, roi des morts. L'ethnologue Alfred Métraux, qui rapporte la scène, nomme les esprits qui ont parlé ce jour-là : Baron Samdi, Baron La Croix et d'autres Gede. Tu as peut-être cherché ce deuxième nom, Baron La Croix ou Baron Lacroix. Voici qui il est, et pourquoi les livres ne savent pas toujours le distinguer de Baron Samdi.
Qui est Baron La Croix ?
Baron La Croix est un lwa du vodou haïtien, l'un des Barons de la famille des Gede, les esprits des morts. Avec Baron Samdi et Baron Cimetière, il règne sur le cimetière et sur le passage des vivants vers les morts. Son nom dit ce qu'il est : le Baron de la croix, celle qui se dresse dans chaque cimetière haïtien.
Tu le trouveras sous plusieurs graphies : Baron-la-Croix chez Métraux, Baron La Croix chez Maya Deren, Baron Lacroix chez d'autres. En créole haïtien, la croix se dit lakwa, et l'on écrit Bawon Lakwa. Deren lui connaît aussi un autre nom, Azagon La Croix, qu'elle rattache à azadón, un mot espagnol qu'elle traduit par bêche ou fossoyeur.
Un Baron ou trois ?
C'est la question que tout le monde se pose, et les auteurs n'y répondent pas pareil. Métraux, qui a enquêté en Haïti dans les années 1940 et 1950, préfère avouer son doute :
« Les Barons forment une sorte de triade, si étroitement unie qu'il est difficile de dire s'il s'agit de trois esprits distincts ou de trois aspects d'un même esprit. Alfred Métraux, Le Vaudou haïtien, 1958 »
Maya Deren, en 1953, fait de Baron La Croix un autre nom de Baron Cimetière, frère de Ghede et de Samdi. L'ethnologue haïtien Laënnec Hurbon réunit les trois noms en un seul esprit : Baron Samdi, écrit-il, qu'on appelle aussi Baron Cimetière ou Baron La Croix, est le chef des Gede. L'écrivaine haïtienne Déita, dans La Légende des Loa (1993), les sépare au contraire. Chez elle, chaque mort a sa place : le premier homme enterré dans un cimetière devient Baron Samdi, la première femme Grande Brigitte, le deuxième homme Baron Cimetière, le troisième Baron La Croix.

| Source | Ce qu'elle dit des Barons |
|---|---|
| Maya Deren, 1953 | Baron La Croix est aussi Baron Cimetière ; on l'appelle encore Azagon La Croix |
| Alfred Métraux, 1958 | Une triade : trois esprits, ou trois aspects d'un seul, il ne tranche pas |
| Laënnec Hurbon, 1993 | Un seul esprit : Baron Samdi, aussi appelé Baron Cimetière ou Baron La Croix |
| Déita, 1993 | Trois Barons distincts : Samdi, premier homme enterré ; Cimetière, le deuxième ; La Croix, le troisième |
Ces versions ne s'annulent pas. Métraux, ethnologue suisse, et Deren, cinéaste américaine, regardaient de l'extérieur ; Hurbon et Déita sont haïtiens. Et dans le vodou, chaque maison a sa manière de nommer et de servir ses lwa. Le plus juste est de dire qui parle.
Pourquoi « la Croix » ?
Parce que la croix est la maison des Barons. Dans les cimetières de campagne, raconte l'anthropologue Karen McCarthy Brown, la kwa Baron, la croix de Baron, se dresse au point où deux chemins se croisent. Avec la tombe du premier homme enterré, elle est le centre des rites du cimetière : on y verse du café et du rhum, on y laisse du pain et de la cassave. Dans les sanctuaires, note Métraux, l'emblème de Baron est une croix noire plantée sur une fausse tombe. Déita complète le tableau : une tombe à trois marches dans la cour du temple, la croix de Samdi au centre, Baron Cimetière d'un côté, Baron La Croix de l'autre.

Cette croix a la vie dure. À Port-au-Prince, Brown raconte qu'une grande croix de ciment, élevée par l'Église catholique pour marquer le carré des prêtres et des religieuses, servait de kwa Baron. L'Église l'a entourée de barrières, les gens les ont franchies, puis abattues. Elle a fini par démolir la croix, et une autre, un peu plus loin, a pris le relais. Tout ce que vous brûlez, c'est du bois, disaient les esprits chez Métraux.
Brown rapporte aussi le nom qu'un Gede se donne à Brooklyn, au milieu d'une litanie d'autres : Ti Malis Kache Bo Lakwa, Petite Malice Cachée Près de la Croix. La croix, lakwa, revient partout dans la famille des morts.
Celui qui conduit les enfants effrontés
Dans La Légende des Loa, Déita fait parler les lwa à la première personne, entre visites des temples et récit d'écrivaine. Son Baron Samdi cite une chanson : « Les enfants qui manquent d'égards aux grandes personnes, Baron, conduis-les au cimetière. » Et il précise que ce Baron conducteur, c'est La Croix : c'est lui qui leur donne la leçon. Le même passage cite un proverbe créole, que l'on peut traduire ainsi : l'enfant effronté marche avec son cercueil sous le bras.
Déita ne fait pas de lui un sage. Dans un autre récit, Baron La Croix veut prendre le gros bon ange, l'une des âmes de la personne, d'une servante de Baron Samdi, pour le vendre à un bokor de Miragoâne. Samdi s'y oppose, les morts des deux camps s'apprêtent à se battre, et c'est Guédé Jean-Simon qui tranche, contre La Croix. Celui-ci doit faire amende honorable devant Samdi, son chef. C'est le récit d'une auteure, pas une doctrine. Mais il montre un Baron qui a du caractère, et une famille de morts qui se dispute comme une famille de vivants.
Élégant et philosophe ? Ce que nous n'avons pas trouvé
Sur Internet, tu liras souvent que Baron La Croix est le plus élégant et le plus philosophe des Barons, celui qui regarde la mort avec détachement. On lit aussi qu'on le fête le lundi, qu'on lui sert deux cafés ou un rhum aux vingt et un piments, qu'il correspond à saint Expédit. Nous n'avons trouvé aucun de ces traits chez Métraux, Deren, Hurbon, Brown ni Déita. Ils viennent peut-être de maisons précises ou de livres récents : sans source, nous ne les donnons pas pour acquis.
Ce qui est sûr, c'est ce qu'il partage avec toute sa famille : le cimetière, la croix, la Fèt Gede des 1er et 2 novembre, et cet humour cru qui refuse à la mort le dernier mot. Notre article sur Guédé Nibo et la Fèt Gede raconte cette fête, et celui sur Baron Samdi le chef de la famille.
Baron La Croix dans les livres
Le nom a passé dans la littérature. Alejo Carpentier le glisse dans Le Royaume de ce monde (1949), son roman de Saint-Domingue au temps de Mackandal : on y dispose des objets en croix pour éloigner Baron Samdi, Baron Piquant, Baron La Croix et les autres maîtres des cimetières.
En 1974, le dramaturge haïtien Franck Fouché publie à Montréal Général Baron-la-Croix ou le Silence masqué, une « tragédie moderne en 2 calvaires, 28 stations et une messe en noir et rouge ». La pièce a été jouée à Avignon. Hurbon en reproduit un extrait sous le titre « Baron-la-Croix et le dictateur », et y lit une allusion claire à des événements sanglants. Ce n'est pas un hasard : François Duvalier s'habillait lui-même en Baron Samdi, costume noir et lunettes sombres, comme le rappelle Karen McCarthy Brown et comme le raconte notre article sur Baron Samdi.
Cet article décrit une tradition religieuse vivante, pratiquée aujourd'hui en Haïti et dans sa diaspora. Le service des lwa se fait dans le cadre d'un ounfò, sous la conduite d'un oungan ou d'une mambo, et les noms, les récits comme les offrandes peuvent varier d'une maison à l'autre.
Baron La Croix n'est pas un personnage d'Ebandeli, le Tome I de La Légende de ROHO, et les autres Gede non plus. Nous avons demandé à Loudvic Salcède, qui écrit la saga, s'ils y auront leur place.
« Pour l'instant, ils ne sont pas dans le Tome I, mais ils seront dans la saga, c'est sûr. Loudvic Salcède »
Pour aller plus loin
En attendant, Baron La Croix vit dans le Codex Kunda, avec Baron Samdi, Baron Cimetière, Maman Brigitte, Guédé Nibo et Brav Gede, parmi les 389 esprits du Codex. Les autres lwa t'attendent sur la page du vodou haïtien.
Et si tu veux voir ce que la saga fait des esprits et de leurs masques, commence par le livre : « Le dernier Gardien est un vieil homme rajeuni par la malédiction qui rend les esprits à l'enfance. Il doit rendre chaque masque à un esprit devenu enfant. D'Éthiopie à l'Égypte antique. »
Sources
- ◆Maya Deren, Divine Horsemen: The Living Gods of Haiti, Thames & Hudson, 1953.
- ◆Alfred Métraux, Le Vaudou haïtien, Gallimard, 1958 ; lu dans la traduction anglaise, Voodoo in Haiti, 1959, notamment p. 114.
- ◆Milo Rigaud, La Tradition voudoo et le voudoo haïtien, Niclaus, 1953.
- ◆Karen McCarthy Brown, Mama Lola: A Vodou Priestess in Brooklyn, University of California Press, 1991.
- ◆Laënnec Hurbon, Les Mystères du vaudou, Gallimard, 1993 ; lu dans la traduction anglaise, Voodoo: Search for the Spirit, 1995.
- ◆Déita (Mercédès Foucard Guignard), La Légende des Loa du vodou haïtien, 1993.
- ◆Alejo Carpentier, El reino de este mundo, 1949 ; en français, Le Royaume de ce monde.
- ◆Franck Fouché, Général Baron-la-Croix ou le Silence masqué, Leméac, 1974.
Questions fréquentes
Qui est Baron La Croix dans le vodou haïtien ?
Baron La Croix, ou Bawon Lakwa en créole, est un lwa de la famille des Gede, les esprits des morts. Avec Baron Samdi et Baron Cimetière, il forme le groupe des Barons, maîtres du cimetière. Son nom renvoie à la croix de Baron, qui se dresse dans chaque cimetière haïtien.
Baron La Croix et Baron Samdi sont-ils le même esprit ?
Les sources ne s'accordent pas. Alfred Métraux parle d'une triade si unie qu'il ne sait pas s'il s'agit de trois esprits ou de trois aspects d'un seul. Laënnec Hurbon fait de La Croix un autre nom de Baron Samdi, Maya Deren un autre nom de Baron Cimetière, et l'écrivaine haïtienne Déita en fait trois Barons distincts.
Pourquoi s'appelle-t-il La Croix ?
À cause de la kwa Baron, la croix de Baron, qui se dresse dans les cimetières haïtiens, souvent là où deux chemins se croisent. Elle est le centre des rites du cimetière, et dans les sanctuaires l'emblème de Baron est une croix noire plantée sur une fausse tombe.
Faut-il écrire Baron La Croix ou Baron Lacroix ?
Les deux se rencontrent, ainsi que Baron-la-Croix chez Alfred Métraux. En créole haïtien, on écrit Bawon Lakwa, lakwa voulant dire la croix. Maya Deren lui donne aussi le nom d'Azagon La Croix.