Les dieux d'Aksum : ce que l'Éthiopie priait avant Timket
Mahrem, Astar, Beher et Meder, les divinités oubliées de la Corne de l'Afrique, et les monstres que Rome a inventés pour elles.

Chaque 19 janvier, l'Éthiopie sort ses églises dans la rue. Des centaines de milliers de personnes vêtues de blanc suivent des processions qui durent toute la nuit, et le lendemain l'eau bénite est aspergée sur la foule. C'est Timket, la plus grande fête du calendrier éthiopien. Mais mille ans avant que quiconque célèbre Timket, sur ces mêmes hauts plateaux, on priait d'autres dieux. On connaît leurs noms, on connaît leurs domaines, et on sait même le moment où un roi les a abandonnés. Voici ce que l'Éthiopie adorait avant.
Timket, la fête qui remplit les rues
Timket, ou Timkat, est l'Épiphanie de l'Église orthodoxe éthiopienne tewahedo. Elle commémore le baptême du Christ dans le Jourdain et tombe le 19 janvier, parfois le 20 selon le calendrier éthiopien.
Son cœur n'est pas un office mais un objet. Chaque église éthiopienne abrite un tabot, réplique des Tables de la Loi, l'objet le plus sacré du bâtiment. Il ne sort presque jamais. À Timket, il est porté hors des murs, enveloppé d'étoffes, sur la tête d'un prêtre, et la ville entière marche derrière lui jusqu'à un point d'eau où il passera la nuit.
Conseil de pro
Timket est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO depuis décembre 2019. C'est la deuxième fête orthodoxe éthiopienne à l'être, après Meskel en 2013.
Avant le baptême, il y avait Aksum
Les processions de Timket passent aujourd'hui au pied de pierres bien plus anciennes que la fête. À Aksum, dans le nord du pays, se dressent des stèles de granit taillées d'un seul bloc, sculptées pour imiter des tours à plusieurs étages, avec de fausses portes et de fausses fenêtres. La plus grande jamais érigée mesurait plus de trente mètres. Elle est tombée, probablement le jour même de son élévation.
Ces pierres appartiennent au royaume d'Aksum, puissance commerciale qui contrôlait les routes entre la mer Rouge, l'Arabie et la Méditerranée. Au troisième siècle, le prophète Mani le rangeait parmi les quatre grands royaumes du monde connu, aux côtés de Rome, de la Perse et de la Chine. Ce n'était pas une périphérie. C'était un centre.
Et ce royaume avait ses dieux.
Les dieux d'Aksum
Ils ne sont ni devinés ni reconstitués. On les lit dans les inscriptions royales, gravées dans la pierre par les souverains eux-mêmes, en guèze, en sabéen et en grec. Quatre noms reviennent.
| Nom | Domaine | Ce que disent les inscriptions |
|---|---|---|
| Mahrem | La guerre et la royauté | Dieu principal, ancêtre revendiqué de la lignée royale. Les souverains se disaient ses fils. Les Grecs l'ont rapproché de leur Arès. |
| Astar | Le ciel, l'astre du matin | Apparenté au dieu sud-arabique Attar, associé à Vénus. Cité en tête de la triade royale. |
| Beher | La mer | Divinité des eaux, parfois remplacée par Meder dans les inscriptions. |
| Meder | La terre | Son nom signifie simplement terre en guèze. Le mot a survécu à la disparition de son culte. |
Le détail le plus parlant tient à [Mahrem](/codex/mahrem). Un roi qui se dit fils du dieu de la guerre ne fait pas de la théologie, il fait de la politique. Sa légitimité ne vient ni d'une église ni d'un conseil, elle vient d'une filiation divine gravée dans la pierre à la vue de tous.
Et [Meder](/codex/meder) raconte l'inverse. Son culte a disparu, mais son nom est resté dans la langue, où il désigne encore la terre. Un dieu peut mourir en laissant un mot derrière lui.
Le roi qui a changé de dieu au milieu de son règne
Au quatrième siècle, le roi Ezana monte sur le trône d'Aksum. Ses premières inscriptions invoquent Astar, Beher et Meder, et rendent grâce à Mahrem pour ses victoires. Ses dernières inscriptions, elles, remercient le Seigneur du Ciel.
Entre les deux, l'Éthiopie est devenue chrétienne. Elle fait partie des tout premiers États du monde à adopter officiellement le christianisme, avant la plupart des royaumes européens.
« Il existe peu d'endroits au monde où l'on peut lire, sur des pierres du même règne, le moment où une civilisation change de dieux. »
C'est cette continuité qui rend l'Éthiopie singulière. Ailleurs, l'ancien a été effacé, recouvert, ou réduit à des fragments. Ici, les deux couches sont encore debout, à quelques centaines de mètres l'une de l'autre, et les processions de Timket passent entre elles.
Et pendant ce temps, Rome inventait des monstres
Il existe une troisième couche, et c'est celle que le public connaît le mieux. Elle n'est pas éthiopienne du tout.
Dans son *Histoire naturelle*, au premier siècle, Pline l'Ancien décrit les créatures qui peupleraient l'Éthiopie. Il n'y est jamais allé. Ses sources sont des récits de seconde main, et le mot Éthiopie désigne alors, pour Rome, une vaste zone mal connue au sud de l'Égypte.
- ◆Le [catoblépas](/codex/catopleba), une bête à la tête si lourde qu'elle pend vers le sol, et qui tue quiconque croise son regard.
- ◆L'[éale](/codex/eale), de la taille d'un hippopotame, mâchoires de sanglier, queue d'éléphant, et des cornes qu'elle pourrait orienter à volonté.
- ◆Le [calitrice](/codex/calitrice), homme-chèvre barbu, si peu documenté qu'il dérive probablement d'une confusion de copiste sur un nom de singe.
Ces créatures circulent encore aujourd'hui. On les retrouve dans les bestiaires médiévaux, puis dans les jeux de rôle, puis dans les jeux vidéo. Elles sont présentées comme des monstres africains. Elles sont en réalité ce que l'Europe antique imaginait quand elle regardait vers le sud sans y aller.
Conseil de pro
La différence n'est pas une question de goût. Mahrem et Meder sont attestés par des inscriptions gravées par ceux qui les priaient. Le catoblépas est attesté par un auteur romain qui n'a jamais quitté la Méditerranée. Les deux existent, mais ils ne documentent pas la même chose.
Trois couches, et une seule qu'on connaît
L'Éthiopie porte donc trois mémoires superposées. Une religion vivante, célébrée chaque 19 janvier par des millions de personnes. Un ensemble de dieux anciens, documentés, dont les noms sont gravés dans la pierre. Et un catalogue de monstres inventés ailleurs, qui a mieux voyagé que les deux autres.
C'est ce déséquilibre que le Codex essaie de corriger, entrée par entrée. Chaque fiche porte ses sources, et surtout elle dit d'où elle vient. Une divinité attestée par les inscriptions d'Ezana et une créature tirée de Pline n'y sont pas présentées de la même façon, parce qu'elles ne pèsent pas le même poids.
Et pour qui écrit de la fiction aujourd'hui, la question n'est pas de choisir entre le vrai et l'imaginaire. C'est de savoir lequel des deux on est en train d'utiliser, et de ne pas faire passer le second pour le premier.
Questions fréquentes
Timket, c'est quoi exactement ?
L'Épiphanie orthodoxe éthiopienne, célébrée le 19 janvier, parfois le 20. Elle commémore le baptême du Christ. Son moment central est la sortie du tabot, réplique des Tables de la Loi conservée dans chaque église, porté en procession jusqu'à un point d'eau. Elle est inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO depuis 2019.
L'Éthiopie avait-elle une mythologie avant le christianisme ?
Oui, et elle est documentée. Le royaume d'Aksum honorait Mahrem, dieu de la guerre et ancêtre revendiqué des rois, ainsi qu'Astar, Beher et Meder. Ces noms figurent dans les inscriptions royales gravées en guèze, en sabéen et en grec, ce qui en fait des sources de première main.
Le catoblépas est-il une créature africaine ?
Non. Il vient de Pline l'Ancien, auteur romain du premier siècle qui situait en Éthiopie des bêtes qu'il n'avait jamais vues. Le catoblépas, l'éale et le calitrice appartiennent à l'imaginaire gréco-romain sur l'Afrique, pas aux traditions africaines. La confusion est ancienne et très répandue.
Reste-t-il des traces des dieux d'Aksum aujourd'hui ?
Des traces matérielles, oui : les stèles de granit, les inscriptions royales, les vestiges de temples. Un culte vivant, non. Mais le nom de Meder, qui signifie terre en guèze, est passé dans la langue courante et s'y trouve encore.